Cette fois ce n’est pas de peinture qu’il s’agit, mais de sculpture. Inutile de préciser que les sculpteurs, autant que les peintres, se sont efforcés de fixer pour l’éternité l’instant musical.
Les Écoles des Beaux-Arts, celles de mon époque, possédaient toutes un moulage, tout au moins un fragment, des célèbres petits chanteurs sculptés par Luca della Robbia. Comme beaucoup d’autres étudiants ne connaissant pas Florence, j’étais loin d’imaginer le contexte et l’ampleur de ces œuvres monumentales. Mais de quoi s’agit-il ?
Ces bas-reliefs ornent deux tribunes, qui se faisaient pendant au-dessus des portes des sacristies, et accueillaient les chœurs de chant de la Cathédrale, le célèbre Duomo. L’une de ces tribunes fut commandée à Luca della Robbia, en 1431, et l’autre à Donatello.
Les deux œuvres furent achevées en 1438 ; elles sont en marbre, bien entendu, et celle de Donatello est ornée de mosaïque et de médaillons de bronze*. Œuvres à l’échelle de la Cathédrale : elles mesurent 3,48 x 570 ; pour donner une idée de leur volume, il faut comparer chacune d’elles à la taille d’un orgue. Les deux chœurs de chant pouvaient y prendre place, et se répondre. Mais au XVIIe siècle (1688), les deux tribunes furent démontées et remplacées par des constructions en bois, plus légères et plus vastes, remplacées à leur tour au XIXe, et toujours en place. Ces deux œuvres sont aujourd’hui exposées au Musée de L’OEuvre de la Cathédrale.
Les deux sculpteurs prirent des partis différents.L’œuvre de Donatello, solennellement encadrée par son architecture, propose une bondissante exaltation du mouvement, avec cette farandole d’enfants ailés, qui passe derrière les colonnes. Il faut remarquer que ces enfants ne sont pas des angelots quelque peu polissons, mais des « putti », figures tout à fait païennes, que nous connaissons au moins par les fresques de Pompéi.
Le choix de Luca della Robbia fut au contraire orienté vers une magistrale stylisation du geste, contenu et maîtrisé, recommandé aux petits choristes, autant qu’à leurs aînés. L’idée de cette double rangée de chanteurs, les vrais et les « vivants », était d’ailleurs judicieuse ; ce clin d’œil en miroir trouvait ici sa justification.
Le style de Donatello, du moins dans le bas-relief, annonce déjà un certain maniérisme. Celui de della Robbia est au contraire solidement ancré dans le classicisme. J’utilise ici le mot classique, dans le sens de sa référence à la statuaire de l’antiquité romaine.
J’ai remarqué comme vous que le psautier devait peser très lourd à la fin de l’office, mais il n’est là que pour l’intérêt de la composition. Quant à la longue partition, il faut peut-être la voir ainsi, et c’est sans doute pour cette raison que la photocopieuse fut inventée.
Mais que chantaient-ils, ces petits chanteurs du quattrocento, dans la Cathédrale de Florence ? Je ne suis guère spécialiste de la question, mais pour garder un repaire, je citerai le nom de Guillaume Dufay (1400-1471), un homme du Nord, qui traversa les Alpes avec sa musique.
Nota : Difficile de faire un choix orthographique avec les noms propres étrangers. Dans la plupart des livres en français, ils sont généralement francisés. En effet, si nous écrivions Tizianno Vecellio, peu de lecteurs sauraient qu’il s’agit du Titien. Dans ce texte, j’ai choisi l’orthographe italienne, au moins pour nos deux sculpteurs.
Serge Peyé
SAINTE CÉCILE
Comment laisser passer la sainte Cécile, sans dire quelques mots de la sainte patronne des musiciens ? Mon propos n’est pourtant pas de vous entretenir de la vie et de la légende de Cécile : ceux qui sont férus de vies de saints en savent plus que moi, et les autres n’en ont cure. Mais les peintures, gravures, dessins et sculptures sont tellement nombreux et importants dans l’histoire de l’art, qu’il me faudra plusieurs mois de novembre pour faire le tour du sujet.
Comme il faut bien commencer par quelque chose, j’ai choisi de vous proposer le magnifique gisant, construit sur les reliques de la sainte. Ce marbre de Stéphano Maderno* (1556-1629), est daté de 1601, et il est visible à Rome, dans l’église Sainte-Cécile (IXe siècle, remaniée) dans le quartier du Trastevere, près du Tibre. La réplique de cette statue est particulièrement émouvante, quand on a la chance de visiter la catacombe de Saint-Calixte, sur la Via Appia. Cette statue est à l’emplacement même où fut trouvé le corps de la jeune martyre ; en illustration, je vous en publie une photographie. Vous remarquerez l’inscription sur le socle, qui fait sans doute référence aux donateurs. Une autre réplique, polychrome, se trouve dans la cathédrale Sainte Cécile d’Albi.
Pour se limiter à l’avis de la plupart des historiens, nous pouvons retenir que Cécile vivait vers la fin de l’Empire de Marc Aurèle (161-180), ou d’Alexandre Sévère (222-235). Le corps de la jeune femme à la gorge tranchée, fut retrouvé en 1599, à peu près dans la position de la statue. Le prodige est que le corps était en parfait état de conservation, et qu’il ne s’est décomposé qu’après ouverture du tombeau. 800 ans, c’est un bail ! J’en conviens, mais s’il s’agit d’un record, le cas n’est pas unique. Toujours est-il que plusieurs peintres et sculpteurs, dont sans doute Maderno, furent alors autorisés à dessiner sur place avant le transfert des reliques ― n’ayant pas eu l’honneur d’être invité, je rapporte l’évènement tel qu’il me fut conté.
Dans l’iconographie, sainte Cécile est généralement représentée avec un petit orgue dans les bras.
En novembre prochain, j’essaierai de vous parler du célèbre tableau de la pinacothèque de Bologne, peint par Raphaël, qui inspira Frantz Liszt. Mais je l’ai dit : pour la rubrique Musique et Peinture, le thème est inépuisable.Serge
*Ne pas confondre avec Carlo Maderna, son contemporain, grand architecte auquel on doit l’achèvement de la façade de Saint-Pierre de Rome, et encore moins avec Bruno Maderna, musicien du XX e siècle.